La découverte de Tokyo se poursuivra à la fin du séjour. D'ici là, il est temps de partir explorer de nouveaux territoires. Nos amis louent une voiture et nous voici partis pour Hakone, située à environ 70km au sud-ouest de la capitale. Là, nous prenons un téléphérique qui nous dépose dans l'Owakudani, un pan de montagne noyé dans les émanations de souffre... et dans le brouillard. Après une petite grimpette, nous arrivons aux sources volcaniques bouillonnantes dans lesquelles les Japonais mettent à cuire des oeufs, baptisés kuro-tamago en raison de la teinte noire prise par la coquille. Des cargaisons entières sont descendues dans la vallée au moyen d'un long filin. Quant à nous, c'est, sur place, donc au milieu d'une puissante odeur de prouts - ben oui, le souffre... - que nous sommes invités à les déguster. Et dire que les Japonais font la grimace devant l'odeur de nos fromages. Tss...
Livraison de kuro-tamago à destination d'Hakone
L'autre point d'intérêt d'Owakudani, c'est sa fort jolie vue sur le mont Fuji. Mais vous ai-je dis que nous étions dans le brouillard?...
Ce qu'on aurait du voir...
Ce qu'on a vu...
Si! Là! A gauche! Un bout du flanc du Mt. Fuji!...
Si Hakone dispose d'une belle réputation, elle tient en bonne partie à ses onsen, sources chaudes dues à l'activité volcanique locale, dans lesquelles les Japonais s'abandonnent avec délice. Rien de tel pour se détendre? Pas sûr. J'avoue que je me sens a priori moyennement à l'aise puisque les derniers inconnus à m'avoir vu dans toute ma nudité doivent probablement être l'équipe de la maternité où je suis venu au monde. Tant pis pour la pudeur: tout le monde à poil! Hommes et femmes séparés, ne nous emballons pas. Après s'être mis en tenue d'Adam, je vais prendre place au bout d'une rangée de tabourets en bois occupés par autant de Japonais et me savonne énergiquement. Pas de gant de toilette, mais une mini-serviette avec laquelle on peut également tenter de masquer son intimité, mais qu'il est interdit de mettre dans l'eau des onsen. Une fois récuré, je m'aventure vers le bassin le plus proche, en bois et partiellement couvert. §#*%!... C'est brulant! C'est ça, un onsen? Au meurtre! Deux petits vieux, immergés, devisent tranquillement. Pas question de se laisser "battre" par des vieillards et je me force donc à m'asseoir, mais la chaleur est telle que j'en ai le souffle coupé et que mon corps vire au rouge vif! Mon ami japonais s'approche à son tour, glisse un orteil: "atsui"! Il m'invite à rejoindre illico un autre bassin, à l'extérieur et creusé dans la roche. L'eau y est ici autour d'une quarantaine de degrés, ce qui est nettement plus supportable. Mon ami m'explique que le meilleur moment pour profiter des onsen consiste à s'immerger dans cette eau chaude en plein hiver: la sensation serait alors des plus agréables, ce que je n'ai pas de mal à croire. Il décide ensuite de faire le tour des autres bassins, tandis que je choisis de profiter de celui où j'ai trouvé refuge. Étant à flanc de montagne, les bassins s'échelonnent sur plusieurs niveaux et je me trouve dans la partie supérieure, légèrement masqué des autres thermalistes. Le Japonais a une faculté innée à se réfugier dans sa bulle, seul au monde et ne se préoccupant pas de ce qui l'environne. Seul dans ma source, j'essaye de faire de même, mais je ne peux m'empêcher de constater que toutes les personnes qui s'approchent de mon bassin font immédiatement demi-tour. A une dizaine de mètres, un type aux cheveux décolorés me fixent d'un air apparemment peu amène. Finalement, deux gamins, probablement inconscients du danger à partager un bain avec un gaijin, sautent dans le bassin que j'occupe, y entraînant de ce fait leur géniteur. Ayant suffisamment sacrifié à la tradition, je décide de retourner aux vestiaires. En chemin, je ne peux quand même pas manquer ce quinquagénaire, mains sur les hanches, bedaine en avant, pied sur une pierre, serviette nouée autour de la tête et petites lunettes rondes, qui contemple fièrement les onsen, tel un général victorieux parcourant du regard le champ de bataille. Mes zygomatiques tentent alors d'exercer une sévère pression sur ma mâchoire, mais je résiste et c'est d'un air impassible que je passe sous un portique où des courants d'air frais me sèchent en un tour de main. Par curiosité, je jette un œil au bassin que j'occupais: cinq personnes y ont pris place. Les quelques minutes que j'y ai passées ne semblent donc pas avoir définitivement pollué la source. Rassuré, je peux quitter les lieux et retrouver mes comparses:
"- Alors? Alors? Tu as aimé? C'était comment? - Chaud."
Nous reprenons la voiture, en direction de Kamakura, ancienne capitale des shogun Minamoto. Nous commençons par rendre visite au grand bouddha Amitabha (13m de hauteur), en bronze et datant du XIIIème siècle. Détail amusant, la statue est creuse et quelques personnes s'autorisent à y pénétrer, contemplant la foule des visiteurs de haut.
Nous nous rendons ensuite au Tsurugaoka Hachiman-gū, le principal sanctuaire shinto du Kamakura shogunal. A l'entrée des lieux, des milliers d'émules ont écrit leurs vœux sur de petites plaques de bois qui sont ensuite suspendues aux emplacements prévus à cet effet. On peut également tirer une prédiction et attacher à des fils les petits morceaux de papier ayant eu le malheur de prédire de la malchance, en attendant qu'un prêtre s'occupe de les incinérer avec force prières. Tout cela contre menue monnaie. Les temples shinto ont en effet ceci d'étonnant que religion et commerce y sont étroitement liés. On paie avant de prier, comme pour acheter les souvenirs ou omamori vendus par les miko à l'intérieur même des sanctuaires. Une méthode gagnante pour faire des offrandes aux divinités et revenir de son pèlerinage avec une preuve tangible de leur bénédiction. Autre conséquence positive, les temples sont parfaitement entretenus et dans un remarquable état de conservation.
Japon, entre tradition et modernité: le distributeur automatique de prédictions! :)
Alors que la nuit tombe, nous nous rendons au port de Misaki, réputé dans tout l'archipel pour la qualité de son thon. Assis sur des tatamis, autour d'une table basse, nous nous régalons d'un thon fondant comme du beurre et d'assortiments de champignons.
J'ai oublié dans mon récit de ma première journée au Japon, un petit évènement venu compléter le tableau. En effet, l'archipel souffre régulièrement, parfois dramatiquement comme l'ont prouvé les évènements du 11 mars 2011, des soubresauts de la nature. Le dimanche soir, les portables de nos hôtes poussent une alarme stridente, un cadre rouge vif apparaît à l'écran de la télévision et je ressens, pour la première fois de ma vie, un tremblement de terre. L'épicentre se trouve près de la préfecture de Chiba, où il semble atteindre une magnitude de 4 sur l'échelle de Shindo (qui compte 7 niveaux): il n'est plus qu'à 3 à Kawasaki, où nous nous trouvons. Nous sommes au 11ème étage d'un immeuble récent et donc construit suivant des normes anti-sismiques sévères. Le bâtiment tangue doucement, la sensation est curieuse, pas franchement terrifiante... mais on imagine sans mal cette seconde d'angoisse des Japonais lorsque les alarmes retentissent: serait-ce le grand tremblement de terre de Tokyo? Pas cette fois...
Quoiqu'il en soit, une nouvelle journée nous attend et, après un copieux petit-déjeuner composé d'onigiri, d'omelette, de soupe miso et autres, nous partons à la découverte de Tokyo. Comment se rendre à notre destination? Rien de plus facile: il suffit de consulter le plan des trains et métros de Tokyo...
Heureusement, nos amis japonais sont là pour nous guider lors des déplacements de cette semaine. Il suffit de suivre et cela laisse l'opportunité d'observer discrètement le monde qui nous entoure. Commençons par les futilités: apparemment, les hommes japonais en congés portent tous la chemise en-dehors du pantalon et, à part quelques rebelles du système, ne mettent pas les mains dans les poches. Dont acte. Sur les quais, des messages sont énoncés quasiment en continu. A l'intérieur des trains et des métros, idem: des alertes préviennent du démarrage, de la prochaine destination, du terminus, puis à l'approche de la gare, à nouveau le nom de la station, attention à ne pas tomber ni oublier ses bagages, remerciements et le cycle reprend. C'est ce qu'on appelle être pris par la main. Autre phénomène rapidement ressenti: les usagers semblent extrêmement réticents à s'asseoir à côté des gaijin que nous sommes. A quelques exceptions près, même lorsque le wagon est bondé, les Japonais préfèrent attendre qu'une autre place se libère plutôt que d'user de la place libre à nos côtés. L'impression n'est pas des plus plaisantes et il faudra attendre la toute fin du séjour pour découvrir la cause de cet ostracisme marqué.
Sur ces réflexions, nous voici rendus à Akihabara, quartier réputé pour être un repaire de fans de technologies, mais aussi d'animes, mangas, idols et de leurs produits dérivés. A la sortie de la station, nous entrons dans Yodobashi, immense bâtiment où les rayons débordent d'appareils et d'accessoires technologiques pour le grand public. On s'y perdrait. Ici aussi, des hordes de vendeurs vantent les mérites de leurs produits et interpellent les clients déambulant dans les travées. Détail amusant, au moins une célébrité est étroitement associée à une marque ou un produit, et leurs portraits se trouvent affichés dans toutes les tailles dans le moindre espace vide: une dizaine de Kimura Takuya de papier m'invitent ainsi à me précipiter sur le petit dernier de Nikon. Qu'on se rassure: je résiste!
Par curiosité, nous passons dans un autre bâtiment de plusieurs étages consacrés aux mangas, animes et leurs génériques, figurines et autres. La profusion de produits en vente est telle qu'il est à peine possible de se croiser dans les rayons! Retour au grand air. En parcourant les rues d'Akihabara, sous les enseignes aux couleurs agressives et les néons, nous passons devant des pachinkos, des cabines à purikura et toujours des boutiques dont les étals disparaissent sous des monceaux d'appareillages informatiques, de déguisements ou de produits dérivés des animes à la mode. Des écrans de toute taille crachent de la musique pop/electro et les derniers tubes des idols de passage, le tout entrecoupé d'innombrables messages publicitaires. Dans les rues, des dizaines de jeunes femmes, en tenues de servantes ou de lycéennes, tendent des prospectus aux passants. Jupe minimaliste, air juvénile, messages ponctués de piaillements censément kawaïi... il ne faut pas chercher bien loin à quels pulsions ou instincts primaires on fait appel chez le client potentiel. Je ne peux pas dire que je me sente très à l'aise avec ça.
Akihabara = AKB, donc ce n'est pas comme si j'avais le choix. Mes excuses aux victimes.
Changement radical. Nous voici à Asakusa, le quartier traditionnel de Tokyo. Nous passons d'abord par un magasin/restaurant qui présente des armures rutilantes, fidèles reproduction de celles portées par les samouraïs d'antan. Nos pas nous mènent ensuite vers le cœur du quartier, là où se dresse le temple bouddhiste Senso-ji, au bout d'une longue rue bordée de boutiques à touristes. Nous sommes au début de la Golden Week et le quartier est littéralement bondé! On y croise également des vendeurs ambulants, des marionnettistes, des tireurs de pousse-pousse, une loterie... Après avoir traversé la foule, nous pouvons nous purifier l'esprit en inspirant l'encens qui émane d'une large vasque, puis les mains et la bouche avec l'eau d'une fontaine, et nous voici parés pour entrer dans le sanctuaire, y prier ou y acheter une prédiction contre une modeste pièce de ¥100. Comme dans la plupart des temples, les photographies sont interdites à l'intérieur du bâtiment. A l'extérieur de celui-ci sont suspendus de gigantesques sandales O-Waraji (4.5m pour 2.5T), censés favoriser les voyageurs.
S'ensuit une pause gastronomique où nous sommes conviés, comme de bien entendu, à consommer la spécialité locale, tempura ou unagi. Autour du quartier du temple se trouvent des galeries commerçantes où on trouve aussi bien des geta et sandales que des shuriken, et où nous déambulons avant de reprendre le métro en direction de Shibuya.
Le carrefour de Shibuya est sans doute l'un des lieux les plus connus de Tokyo. Lorsque toutes les voitures sont arrêtées, le signal pour les piétons devient vert en tous points du carrefour, occasionnant une ruée venant et partant de toutes les directions à la fois et cette impression de fourmillement si caractéristique. C'est aussi ce quartier plutôt branché où de jeunes adultes se donnent rendez-vous devant Hachiko avant d'aller acheter les derniers vêtements et accessoires à la mode. Talons hauts, cheveux décolorés, fringues de marque, bref un look impeccable... la shibuyette se repère de loin, ainsi que son comparse masculin à la coupe de cheveux sophistiquée. Plutôt flatteur pour ma terre natale, je remarque une utilisation extensive du français dans les enseignes, slogans et produits, constituant apparemment un gage de qualité et de "branchitude", quitte d'ailleurs, à ce que cela ne veuille pas dire grand chose. Peu importe puisque la démarche se veut uniquement marketing.
Nous sommes sans doute un peu trop vieux et dépassés pour Shibuya, mais nous avons encore de l'énergie à revendre en cette fin de journée, aussi décidons-nous de nous rendre au karaoké. Au Japon, chacun y dispose de son propre petit salon, avec télévision et micros, dans lequel on a toute liberté de brailler à tue-tête sans craindre le regard d'inconnus. Le catalogue est plutôt impressionnant, les enceintes crachent puissamment et, sens du détail toujours, à la fin de chaque chanson est affiché le nombre de calories perdues en s'époumonant! Nous finissons la soirée dans une izakaya enfumée où, à l'image d'habitués joyeusement bruyants, nous descendons bières sur bières - vu le faible degré d'alcool des bières japonaises, on peut voir venir... - en grignotant tout un ensemble de petits plats simples: tsukemono, edamame, brochettes, frites... Ne restera plus qu'à regagner nos pénates en suivant la ligne la plus droite possible.